Parce que… c’est l’épisode 0x320!

Préambule

C’est toujours difficile d’avoir une qualité uniforme lorsqu’il y a autant de gens autour de la table.

Shameless plug

Description

Cet épisode spécial de Polysécure réunit huit invités venus d’horizons variés — académique, industriel et gouvernemental — pour dresser un portrait de la recherche en cybersécurité au Québec : Benoît Baudry (sécurité de la chaîne d’approvisionnement logicielle, UdeM), Olivier Bilodeau (Flaire, Northsec), Alexandre Côté Cyr (malware researcher), François Proulx et Sébastien Gravelines (Boost Security, sécurité applicative et supply chain), Benoît Dupont (criminologie, UdeM), Sébastien Gambs (protection de la vie privée et IA, UQAM) et Alexis Dorais-Joncas (recherche sur le cyberespionnage, Proofpoint).

Les origines : des CTF à la recherche professionnelle

La discussion s’ouvre sur l’histoire du domaine. Plusieurs intervenants rattachent les débuts de la recherche en cybersécurité au Québec aux petites équipes pionnières comme celle d’ESET (I7), fondée notamment autour de figures comme Pierre-Marc Bureau. Beaucoup de premiers chercheurs venaient de l’ÉTS et avaient été initiés par les compétitions de capture de flag (CTF). Un débat émerge sur la légitimité du titre de « chercheur » en entreprise : certains estiment que la recherche académique, plus rigoureuse et lente, se distingue nettement de la recherche industrielle, souvent plus chaotique et teintée de marketing. D’autres nuancent : la recherche académique dépend largement des données et de la collaboration avec l’industrie, et les deux mondes s’enrichissent mutuellement.

Une circularité féconde entre industrie et université

Un exemple concret de collaboration est présenté : Benoît Baudry, arrivé au Québec il y a deux ans et demi, a rapidement contacté Boost Security (François Proulx), aboutissant à un projet commun avec des étudiants au doctorat et à la maîtrise qui construisent un « ground truth dataset » à partir des données accumulées par l’entreprise. Ce type de partenariat illustre comment l’industrie fournit des données massives et des cas concrets pendant que l’académie apporte la rigueur méthodologique.

L’humain au cœur de la cybersécurité

Plusieurs intervenants insistent sur l’importance croissante des sciences sociales dans la recherche en sécurité. Benoît Dupont souligne que l’étude des cybercriminels exige une collaboration avec la criminologie, tandis qu’Alexis Dorais-Joncas explique comment l’analyse des cibles d’attaques par courriel permet d’émettre des hypothèses sur les motivations géopolitiques des attaquants. La discussion aborde aussi l’ingénierie sociale et les leviers psychologiques exploités par les attaquants, ainsi que les collaborations avec le droit et l’éthique, notamment autour de la protection des données (loi 25) et de l’intelligence artificielle. Un exemple original est mentionné : une collaboration avec des chercheurs en théâtre pour concevoir des simulations de cyberattaques plus immersives.

Un écosystème québécois dense mais discret

Les participants estiment que le Québec, et Montréal en particulier, constitue un pôle de recherche en cybersécurité de calibre international, porté par une concentration unique d’universités francophones (UdeM, ÉTS, Concordia, UQAM, Laval, Sherbrooke) totalisant près d’une centaine de professeurs actifs, sans compter leurs étudiants. Les crédits d’impôt en R-D fédéraux ont favorisé l’implantation d’équipes de recherche en entreprise (I7/ESET, Flaire, GoSecure). Toutefois, un certain manque de confiance collective — attribué en partie à la culture et à la langue — empêcherait le Québec de pleinement revendiquer ce leadership, malgré des études d’industrie le confirmant.

Formation, angles morts et lacunes

Les intervenants reconnaissent une tension récurrente : l’industrie se plaint que les diplômés ne sont pas immédiatement opérationnels, un problème jugé inhérent à un domaine en évolution constante plutôt qu’un vrai défaut de formation. Un consensus se dégage sur une lacune importante : l’usabilité (HCI — interaction humain-machine) appliquée à la cybersécurité est quasi absente de la recherche québécoise, alors qu’elle est cruciale — les gestionnaires de mots de passe et les clés d’accès (passkeys) étant cités comme exemples de solutions encore mal adaptées aux usagers ordinaires. Certains plaident pour réduire au minimum les décisions demandées aux utilisateurs plutôt que de tenter de les éduquer davantage.

La francophonie comme atout à mieux structurer

Le réseau francophone — Québec, France, Afrique francophone (Algérie, Maroc, Sénégal), Haïti — est identifié comme une richesse sous-exploitée. Des collaborations existent, notamment via la conférence Botconf, mais restent largement informelles et ad hoc, faute de canal structuré entre le Québec et la France. Le manque d’un équivalent local de l’ANSSI française, en raison de la centralisation des services de renseignement à Ottawa, est aussi déploré.

Menaces sur l’avenir : immigration et financement

Un sujet préoccupant est la réduction récente des seuils d’immigration étudiante (environ 14 % de baisse), qui fragilise particulièrement les programmes de maîtrise — historiquement alimentés par des étudiants internationaux — et menace, à moyen terme, le vivier des futurs doctorants et chercheurs. Par ailleurs, l’augmentation prévue des dépenses fédérales de défense (vers 5 % du budget) pourrait injecter des fonds importants en cybersécurité, mais avec le risque de biaiser la recherche vers des thématiques strictement militaires, au détriment des enjeux civils.

Conclusion

Malgré ces incertitudes, les intervenants demeurent optimistes quant à la richesse et à la diversité de l’écosystème québécois, porté par une jeune génération talentueuse et un terreau propice à la collaboration interdisciplinaire. Ils appellent toutefois à une meilleure structuration — notamment un regroupement provincial fédérant les chercheurs de toutes les universités et disciplines — pour consolider les acquis et faire face aux défis migratoires et budgétaires à venir.

Collaborateurs

Crédits

Télécharger .m4a (71.1M) Télécharger .mp3 (45.1M)

Tags: financement, quebec, recherche, releve, universite